FORTERESSE ET CHÂTEAUX

La désignation «château» évoque, tantôt une place fortifiée, tantôt un domaine de prestige. A Torcy, le passé a compté les deux !

LA FORTERESSE DU CÔTEAU.

Vers 1245, Thibaud II, Comte de Bar et Seigneur de Torcy, décide “d’établir forteresse” dans ses possessions torcéennes. Celle-ci est, stratégiquement, construite sur le haut du coteau, dominant la Marne à l’emplacement actuel de la Ferme du Couvent. Il n’existe malheureusement aucun plan, ni document sur cette construction et les seuls vestiges qui sont parvenus, jusqu’à une période récente, sont les souterrains qui parsemaient la colline, servant de terrains de jeux aux enfants jusqu’à la fin des années 1960, et qui ont été comblés lors de la construction du domaine du Clos.

Il s’agissait, sans doute, d’une enceinte fortifiée susceptible d’accueillir, en cas de danger, la population des alentours et si elle a du avoir des bâtiments pour loger une troupe armée, rien n’indique qu’il y ait eu, là, une résidence seigneuriale. Par contre, on sait, grâce au Pouillé (catalogue des biens appartenant à l’Eglise) du 13è siècle, qu’il y a eu, en cet endroit, une chapelle de fondation royale, placée sous la protection de Louis IX, le futur Saint Louis. Manifestement, cet édifice devait servir de lieu de recueillement pour la population car, Torcy, à l’époque, n’ayant pas le titre de “paroisse” (elle était alors rattachée à Lognes), n’avait aucune église, ni desservant.

En 1410, lors de la guerre de succession dynastique opposant les Bourguignons aux Orléanais, les “écorcheurs”, troupe de mercenaires levée par la ligue des Armagnac, alliés du Duc d’Orléans, sèment la terreur dans les environs de Paris où ils «ravagent les campagnes, pillent, violent, pendent par les pouces, coupent les nez et les oreilles». C’est cette «barbarie à l’état brut» qui va atteindre Torcy, dans la période comprise entre 1411 et 1415 (on n’a nulle trace de la date exacte) avec, comme point d’orgue, la destruction de la forteresse. Une attaque fort sauvage où tout fut brûlé et tué y compris «hommes, femmes, enfants, grains et bestiaux» et «ceux qui tentaient de s’échapper furent percés de lances».
Cette description très crue est due aux recherches de l’abbé Lebeuf, premier historien à s’être penché sur le passé de notre territoire, à ceci près qu’il situe cette forteresse à Croissy et non à Torcy et sa destruction par les Armagnacs au «samedi saint de l’an 1479» et non en début du 15è siècle !.

Sans doute s’agit il là d’une erreur. Et ce, pour quatre raisons.
La première est liée à la régulière confusion qu’il y avait entre les terres de Torcy et de Croissy du fait que les deux ont souvent appartenu au même Seigneur1.
La seconde, tient au lieu d’implantation. Bâtir une forteresse à Croissy n’avait aucun intérêt stratégique au contraire de la situation dominante offerte par le coteau de Torcy sur tous les environs et la présence de la Marne comme frontière défensive naturelle.
La troisième, est qu’il relève de la plus haute improbabilité qu’il y ait eu, à si peu de distance l’une de l’autre, deux forteresses !
Enfin, la date de « 1479 » est très sujette à caution car le conflit entre les Bourguignons et les Armagnac s’est terminé en 1435 avec le traité d’Arras. Par contre, il est avéré que les « écorcheurs » des Armagnac ont, à partir de 1410, écumé toute la région parisienne, et, notamment, la Seine et Marne.

1 On retrouve d’ailleurs régulièrement ce mélange de lieux dans des descriptifs de biens appartenant à l’abbaye de Saint Maur alors que cette dernière n’avait aucune possession sur Croissy !

LE CHÂTEAU DE LA RUE DE BELLEVUE 

Construit par Gaspard Hyacinthe de Caze, le domaine et ses dépendances couvraient ce qui est, aujourd’hui, un polygone délimité, entre autres, par les rues ou avenues de l’Orangerie, François Mitterrand, Bel Air, Aragon, Lingenfeld et Jacques Prévert. (voir photo satellite ci-dessous de l’emprise)

 

Quand l’argent fait le rang …

 Blason des Caze
Gaspard-Hyacynthe de Caze1 est issu d’une famille originaire du midi de la France. Son parcours est celui d’un gentilhomme parvenu dont l’ascension est due aux relations et à la puissance de l’argent. Tout ceci grâce à de lointains liens familiaux avec les Béraud qui le rendent parent avec la femme du Marquis Colbert. Ce dernier, jamais en reste pour se créer des obligés va le faire entrer dans les emplois liés aux Finances et Postes du royaume et, point d’orgue, mettre tout son poids dans la balance pour qu’en 1721, à l’occasion d’une vacance, il intègre le très fermé et lucratif cercle des Fermiers Généraux2. Poste qu’il occupera jusqu’en 1750 avant de le transmettre à un de ses fils.

Mais disposer de ressources confortables n’est pas pour autant être intégré dans la bonne société. Encore faut-il vivre sur un certain pied !

De Caze se lance alors dans les achats et, le 1er janvier 1719, par devant Maître Larfonnier, notaire parisien, il acquiert les maisons, terres et biens que le Sieur Jean le Noble du Petit Bois, possède sur Torcy.
Le nouveau propriétaire ne fait rien de son achat durant de très nombreuses années et ce pour trois raisons essentielles.
D’une part parce que cette acquisition a été faite sous condition de laisser au vendeur, sa vie durant, "la jouissance des biens cédés".
Ensuite, et nous y reviendrons plus tard, parce qu’en mars 1729, elle va être au centre d’un litige opposant le nouveau propriétaire avec « l’administration fiscale » de l’époque qui lui conteste sa qualité de gentilhomme.
Enfin, parce qu’en cette même année 1719, le 31 décembre, De Caze a aussi acheté …

…. le domaine de la Bôve.

Ces terres picardes, siège d’une ancienne forteresse,, il va les payer la « modique » somme de 506.000 livres dont 6.000 en « pot de vin »3.
Très vite, il va pleinement consacrer ses moyens à la mise en valeur de ce domaine en y faisant reconstruire entièrement le château puis en le dotant de vastes jardins. Les lieux, selon Maximilien Melleville, devinrent alors « un palais digne de loger un Prince ! ».
S’il ne fait guère de doute que la fortune et le gout indiscutable pour l’esthétique de De Caze expliquent cette passion pour La Bove, au détriment de ses terres de Torcy, il faut aussi y rajouter une dimension plus pragmatique liée au fait que le domaine aurait porté, bien longtemps avant, le titre de « baronnie » ! Oui, mais voilà, impossible de le prouver, impossible de trouver « aucunes lettres qu’elle ait été anciennement érigée en baronnie » !
De Caze va alors faire appel au Roi pour réparer ce qu’il considère comme un oubli malencontreux et non comme un fait sujet à caution.. Une démarche sans doute de vanité (être appelé « Monsieur le Baron » en impose plus que d’être simplement le Sieur de Caze !) mais aussi et surtout de « bonne gestion » lors de l’éventuelle revente du domaine. Vendre une terre, c’est bien, mais la vendre avec un titre, cela assure nécessairement l’espérance d’une bonne plus value !
Le Roi va entendre la supplique de son Fermier Général et donner à son « cher et bien aimé Gaspard Hyacinthe de Caze » satisfaction par Lettres Patentes en date de Mars 1740.
Le voilà devenu Baron !
Quant au domaine, il sera revendu en 1777, par Gaspard Louis Le Caze à Françoise de Chalus, duchesse de Narbonne Lara, dame d’honneur de la fille de Louis XV.

Mais revenons à Torcy …

C’est en mars 1729 que Jean Le Gras, Fermier Général « des droits de contrôle, francs fiefs et autres » réclame à De Caze la somme de 3.750 livres au motif que « seul un Noble peut acquérir un bien de même nature en exonération de toutes taxes additionnelles ». Or selon le contrôleur, rien ne prouvant que De Caze soit de noble origine, il doit acquitter les droits de franc fief. Mais pourquoi cette « amende » ? Tout bêtement parce que dans les biens cédés en 1719 figure un fief dit « de la mairie »4 !
Pour De Caze, le coup est rude car si, compte tenu de ses revenus, la somme réclamée est ridicule, la payer relèverait du pire car cela serait admettre, aux yeux de tous, que l’habit ne fait pas nécessairement le moine !
Il prend aussitôt la décision de contester la « condamnation » et au terme d’une procédure qui va durer deux ans, il est exempté du paiement de la taxe « en considération de l’ancienne noblesse de la famille et des services qu’elle avait rendu sous les règnes précédents dans les emplois militaires dont elle avait été honorée et dans les différentes charges qu’elle avait remplis »
Ce problème réglé, ce n’est pas pour autant que les biens torcéens sont aménagés. La faute en incombant probablement à la jouissance effective des lieux par Noble du Petit Bois et plus probablement à l’attention portée par De Caze à l’embellissement de son domaine de la Bove.

Enfin le château …

Quoiqu’il en soit, ce n’est qu’en 1748, qu’est construit, à peu près au milieu de l’actuelle rue de Bellevue, le château.
Tout comme à la Bôve, De Caze ne regarde pas à la dépense. La somptueuse bâtisse est entourée, tout comme à la Bôve, de magnifiques jardins à la française. La vue sur la vallée de la Marne y est splendide et on peut, « par temps clair, apercevoir les clochers de Saint Denis. »

 Plan du Château en 1770
 Plan du Château vers 1788

Hébert, un visiteur de l’époque, relate que « le château renferme de très belles choses, entre autres, un salon et un appartement pour les bains où l’art et le goût du possesseur se manifeste de tous côtés Le parc, de cent quatre vingt arpents, et le potager, de dix neuf, exécutés sur les dessins du propriétaire, sont décorés de tout ce que l’on peut désirer en ornements : telles sont les belles allées couvertes, boulingrins5, berceaux, labyrinthe, perspective, arc de triomphe, château d’eau, pièces d’eau, canal, bassins, salons de pomone6 et de flore. Les belles vues qui découvrent un pays immenses par delà la rivière, l’orangerie et autres curiosités dans le détail desquels la modestie de Monsieur de Caze a retenu l’auteur. Le potager fournit à son propriétaire en tous temps, des fruits et légumes et surtout dans les temps les plus rudes de l’hiver, par le moyen de nombre de terres chaudes7. »

Quant à l’hôte des lieux, il a l’affabilité aménité de ceux qui sont parvenus là où ils entendaient arriver. « C’estun homme bienveillant et point fier, quoiqu’il tranche du grand seigneur dans son train et son domestique, qui est vraiment magnifique et nombreux. Il est fort humain, il aime les lettres, et quelques savants qu’il voit volontiers. Il a été marguillier8 de la paroisse Saint Sauveur, à laquelle il a fait beaucoup de bien ».

Maitresse …. confuse !

Précédemment, sur ce même site, nous reprenions9 une information tirée de «Torcy, histoire de souvenirs, souvenirs d’Histoire»10 selon laquelle « la belle sœur du châtelain, la Marquise de Calvison avait, en ces lieux et à demeure, une chambre particulière. Elle sera, pendant un temps, la maîtresse attitrée de Louis XV. »
Une affirmation erronée à plus d’un titre et reposant sur la confusion entre deux branches d’une même famille ayant toutes deux le droit de se référencer du même marquisat !

Car s’il est vrai qu’une Marquise a bien eu une chambre particulière et à demeure au château de Torcy, c’est de la fille (et non la belle sœur) du maître des lieux, Anne Marie, qu’il s’agit, devenue, de par son mariage, en 1735, avec François Louis de Louet (branche cadette de Jean de Louet - 1496/1565), Marquise de Calvisson (et non Calvison). Celle-ci, ainsi que l’attestent toutes les sources consultées relatives aux favorites royales, n’a jamais été la maîtresse de Louis XV.

Il n’en est pas de même pour Anne Magdeleine de L’Isles, fille du Marquis de Marivaux, sous le charme de laquelle, le temps d’une courte liaison, est tombé Louis XIV (et non Louis XV) en 1657. Cette dernière épousa, en 1661, Jean Louis de Louet (branche ainée de la descendance de Jean de Louet), Marquis de Calvisson. Anne Magdeleine étant décédée en 1698, il est donc impossible qu’elle ait eu une chambre dans le château de Torcy, construit, rappelons le, en 1748 !

Le fait qu’Anne Marie de Caze ait été, du fait des hasards de l’Histoire, parente au 9eme degré d’Anne Magdeleine de l’Isles et que toutes deux aient porté le titre de Marquise de Calvisson a, n’en doutons point, produit la confusion ayant donné naissance à la légende d’une maîtresse royale à Torcy !

Un occupant insouciant ….

Le château à peine fini, son propriétaire décède à Paris en 1752. Les lieux sont alors successivement occupés par sa fille Charlotte Nicole (1717/1765) puis, à partir de 1762, par son fils, Anne Robert Nicolas (1718/1793)

Ce dernier, Fermier Général, tout comme son père, n’est, quant à lui, guère préoccupé des devoirs de sa charge. il dépense sans compter et sans se soucier de saine gestion. Ce qui représente quand même un comble dans cette corporation des Fermiers Généraux où on ne fait pourtant guère profession d’économiser.
Il ne préfère rien tant que les soirées mondaines génératrices d’aventures galantes éphémères (tout comme d’ailleurs sa femme !) quitte à parfois, comme nous le verrons plus loin, devenir l’objet de la risée générale. Quant aux bals donnés par la bonne société, il en est si friand qu’il y hérite du sobriquet persifleur de « beau danseur ». La fureur « de jouer la comédie bourgeoise étant à l’ordre du jour », il, n’hésite pas et fait l’acteur. Un homme bien se doit d’avoir une bibliothèque, il amasse « pêle-mêle des manuscrits et des livres rares auxquels il n’entend rien » ! Enfin, jamais en retard d’une originalité, il se pique aussi de botanique et d’une passion pour les tulipes, prenant au passage le surnom moqueur de « fou tulipier » le jour où il débourse 30.000 livres pour une simple tige de cette fleur !
Bref, la désinvolture, l’insouciance et la prodigalité font tellement partie de son quotidien qu’au moment où il prend possession de Torcy, il est quasiment ruiné.

Qu’importe, les temps veulent « que l’état d’homme ruiné par sa prodigalité soit admis comme honorable ».Alors c’est la fuite en avant pour continuer à assurer un train de vie fastueux. Il emprunte de toutes parts.

Une trop belle hôtesse ….

Et, comme si de rien n’était, dans ses demeures parisienne et torcéenne, réceptions et fêtes se succèdent, dominées par la beauté réputée de l’hôtesse des lieux, Suzanne Félix (née Lescarmotier), épousée en secondes noces par Robert Nicolas.

Le Marquis de Villette, visiteur régulier, lui dédira d’ailleurs un poème :

« Quand on regarde ce portrait
Frappé de tant d ‘appâts, on est tenté de croire
Que le peintre inventif en a toute la gloire
Et que le monde entier n’a rien de si parfait
Mais lorsqu’on veut sans flatterie
Avec l’original comparer chaque trait
On rabat du prodige, et l’on juge en effet
Que tout l’art s’est réduit à faire une copie »

Cependant, bien loin de se cantonner à l’hôtesse inaccessible amusée par la cour de ses prétendants, elle profite si largement des avantages que lui a donné Dame Nature que, bien vite, sa réputation descend au niveau de ses extravagantes aventures extraconjugales. Et si on se presse toujours à ses dîners, c’est pour mieux rire sous cape de cette « Madame de Caze qui a jeté son bonnet par dessus les moulins, si haut, si haut, qu’il aurait pu passer la tête de son mari » !

Un habitué de ces réceptions, Nicolas de Chamfort, poète et littérateur, traduira ceci de façon plus mesuré mais tout aussi mordante « Plusieurs femmes s'élèvent dans le monde au dessus de leur rang, donnent à souper aux grands seigneurs, aux grandes dames, reçoivent des Princes, des Princesses qui doivent cette considération à la galanterie. Ce sont, en quelque sorte, des filles avouées par les honnêtes gens et, chez lesquelles, on va comme en vertu de cette convention tacite, sans que cela signifie quelque chose et tire le moins du monde à conséquence. Telles ont été, de nos jours, Madame B…., Madame Caze et tant d’autres

Les De Caze tiennent salon régulièrement en invitant tant des politiques que des artistes, n’aimant rien tant qu’on les considère comme des mécènes.

Dans la première catégorie, on rencontre souvent le Prince de Kaunitz, de son vrai nom Wenzel Anton de Kaunitz-Rietberg, ambassadeur d’Autriche, amateur de jolies femmes et, surtout, espion (pour le compte de son pays) auprès des puissances financières françaises.

Dans la seconde, nous trouvons Claude Balbastre, un organiste de renom qui après avoir été hébergé dans la résidence parisienne de la place Vendôme des De Caze, sera un invité régulier des soirées torcéennes. Son premier ouvrage, des pièces de clavecin, considéré de nos jours comme « un chef d’œuvre de la musique française pour clavier du 18è » sera dédié à Madame De Caze et s’intitule toujours « la De Caze »

Mais nous y trouvons aussi le comédien Dugazon avec lequel les relations vont tourner à l’aigre …

   

 Monsieur Dugazon

 Madame Dugazon

 Prince de Kaunitz

 Claude Balbastre

Du rififi chez De Caze ….

Dugazon, de son vrai nom, Jean Baptiste Henri Gourgaud, est un artiste dramatique spécialisé dans les rôles de valets. Il appartient à la Comédie Française et a grandes renommée et réputation. Avec sa femme, Louise-Rosalie, dite Rose Lefebvre, artiste lyrique d’opéra comique, ils sont très vite un des couples incontournables des ces nombreuses réceptions où l’on se piquent de célébrer et d’encourager l’art sous toutes ses formes. De fait, ils rejoignent le cercle des De Caze.
Madame Dugazon, dont le charme est incontestable, devient rapidement la maîtresse du châtelain. La clandestinité de cette liaison dure le temps que les potins, dont se régale la haute société de l’époque, s’en emparent et atteignent les oreilles du mari. Celui-ci, bien connu pour sa jalousie, décide d’en avoir le cœur net et se rend subrepticement dans les appartements de l’amant. Là, sous la menace d’un pistolet, il lui intime l’ordre de lui remettre les mots doux et le portrait que son épouse lui avait remis. De Caze «s’exécute en tremblant et sans articuler une parole». Le mari trompé parti, De Caze ameute sa domesticité et ordonne d’arrêter son « agresseur ». Dugazon, se voyant cerné par les valets et laquais a alors l’idée amusante de faire croire qu’il est en pleine répétition théâtrale. Se tournant vers De Caze criant «Au voleur, à l’assassin, arrêtez ce coquin ! Qu’on le conduise en prison ! Qu’il soit roué !», il lui répond, avec ce mordant chaleureux qui le caractérise, « A merveille, Monsieur De Caze, A merveille ! Ben joué ! La fureur est dans vos yeux, la rage dans votre bouche, vous rendez la passion divinement ! Vos domestiques mêmes y seraient pris s’ils n’étaient accoutumés à nous voir jouer ensemble nos petites farces ! Bien Joué ! Bien joué ! Mais en voilà assez, vous êtes en chemise et vous allez vous enrhumer ! » Et c’est escorté par le rire et les applaudissement des domestiques que Dugazon s’en va, après un dernier salut à un De Caze rouge de colère.
Inutile de préciser que le couple Dugazon ne résista pas à cette aventure et que chacun se consolera vite ailleurs.

La déchéance …

Mais tout a une fin ! Six millions de livres de dépenses plus tard, c’est la honte d’une faillite retentissante. Une déconfiture qui va marquer l’Histoire car De Caze aura le peu enviable record d’être le seul Fermier Général à avoir été radié de ce corps.
De Caze sera recueilli par son beau père. Quant à Suzanne, « de fort grande dame, elle fut réduite à l’état de fort petite bourgeoise » sans que cela émeuve qui que ce soit ! Nous laisserons le mot de la fin au Marquis d’Argenson « Monsieur Caze, bien que fortuné, se borna donc à être un franc débauché, mêlé à cent aventures scandaleuses »
Comme quoi, que ce soit hier ou aujourd’hui, la fréquentation des puissants n’est respectable et courue que tant que durent l’argent et les passe droits qui vont avec !

Derniers propriétaires …

Le domaine est cédé en 1781 à un certain La Carpenterie, Ecuyer de la Reine,

En 1792, il est acquis par Mathieu Bernard Goudin (1734/1817). Ce mathématicien et astronome a fait ses études au collège des Jésuites où il a noué amitié avec Dionis du Séjour. Les deux hommes ne se quitteront plus, unis par la même passion scientifique. C’est ensemble qu’ils vont publier, en 1756, les premiers fruits de leurs travaux dans « Traité des courbes algébriques ». Après la mort de Dionis en 1794, Goudin se retire dans son château de Torcy où il se consacre à « la théorie analytique des éclipses ». Certaines sources disent qu’il y est mort en 1805, alors que d’autres, plus nombreuses et se recoupant, situent le décès du savant, à Paris, en 1817.

Le dernier propriétaire sera, en 1806, le Baron de Crouseilhes (1792/1861). De son vrai nom Marie Jean Pierre Pie Frederic Dombidau de Crouseilhes. Très tôt son existence va être celle de ces membres de l’aristocratie, aux talents dits « multiples », Tour à tour, magistrat, fonctionnaire, ministre, parlementaire. « Il est difficile de rencontrer une existence plus active et mieux remplie » ayant vécu « presqu’autant de la vie publique que de la vie judiciaire » dira de lui, lors de sa disparition un de ses anciens collègues magistrat. En dehors du fait qu’à l’époque, le Baron de Crouseilhes fut, sans conteste un homme influent, l’Histoire ne va retenir de lui que son bref passage au Ministère de l'Instruction Publique (six mois en 1851) et sa circulaire du 17 août permettant de normaliser les méthodes disciplinaires au sein des établissements scolaires dont, bon nombre, mettent encore en œuvre des châtiments corporels. Désormais, les seules punitions autorisées sont « les mauvais points, la réprimande, la privation totale ou partielle de récréation, l'exclusion provisoire de l'école et le renvoi définitif. »

Crouseilhes vend le château en 1838 à un spéculateur qui s'empressera de le faire démolir (pour en vendre les matériaux) et d’en morceler les dépendances.

Vers les années 1930, la Mairie, créera, en accord avec les propriétaires des parcelles, le lotissement du Parc et y percera notamment les rues (ci dessous et de gauche à droite) du Petit Bois, de Bellevue, du Jeu de Paume et de la Faisanderie.



Aujourd’hui, il ne reste presque rien de ce patrimoine. Quelques noms de rues évocateurs, des escaliers (qui ont hélas perdus leurs élégantes balustres ouvragées) jouxtant la demeure La Clairière, avenue François Mitterrand, une partie du parc derrière Maison Blanche, la seconde mairie de Torcy (actuellement R.P/A Lucien Mayadoux et parc des Droits de l’Enfant) auquel il faut rajouter les grands arbres de la résidence de l’Étrier) et jusqu’au début du 21è siècle, un petit bâtiment, à peu près au milieu de la rue de Bellevue, qui aurait servi, selon les uns, de chapelle et, selon les autres, de latrines (explication aujourd’hui la plus souvent admise compte tenu de l’architecture « rustique » de l’édifice)

 L'escalier de la Clairière en 1954
 Le parc de Maison Blanche en 1967
 Le Parc en 1935 où sera construit le domaine de l'Etrier
 Latrines ou Chapelle ? -© G.Burlet 2004

1 Gaspard Hyacinthe de Caze est né le 6 décembre 1678 à Lambesc (Bouche du Rhône) et mort le 17 avril 1752 à Paris. Durant sa vie il portera les titres et charges d’Ecuyer, Baron de la Bôve, Seigneur du Grand et Petit Juvincourt, Conseiller du Roi, Trésorier Général des Postes et Relais de France et Fermier Général. De son mariage, en 1710 avec Marie Henriette de Watelet, fille d’un Conseiller du Roi, il aura huit enfants : Gaspard Henri (1711/1750), Louis Nicolas (1712/1717), Henriette Madeleine (1713/…), Anne Marie Catherine (1714/…), Charlotte Nicole (1717/1765), Anne Nicolas Robert (1718/1793), Jean Louis (1719/1758) et Thérèse Henriette(…/…). Louis Nicolas, disparaîtra à l’âge de 5 ans des suites d’une petite vérole probablement attrapée par voie contagieuse. Cette disparition fera grand bruit de par l’action des parents contestant la qualité des soins dispensés à leur fils par le corps médical.
2 Les Fermiers Généraux étaient, en quelque sorte, les bailleurs de fonds du Roi. Ils s’engageaient à verser chaque années une somme déterminée pour assurer le train de vie du Roi et le fonctionnement du royaume. En contrepartie, ils avaient l’exclusivité de la perception des impôts et taxes sur lesquels ils percevaient un confortable pourcentage. C’étaient un petit nombre de privilégiés (quarante puis soixante) qui au fil du temps devinrent la bête noire du peuple.
3 Soit 865.000€ (dont environ 10.500€). Conversion établie selon l’estimation de la valeur de la livre 1719 établie par www.histoirepassion.eu
4 En dehors du document de cette vente, nous n’avons trouvé nulle trace ailleurs de ce « fief de la Mairie »
5 Désigne un ornement végétal qui se présente sous la forme d'un parterre gazonné en creux, parfois entouré d'une bordure.
6 Allusion à la nymphe Pomone qui était la divinité des fruits
7 Une terre chaude est une terre qui emmagasine et retient la chaleur du soleil. La germination des grains est rapide mais elle craint la sécheresse.
8 Un marguillier est un laïc, chargé de la construction et de l'entretien de l'église, de l'administration des biens de la paroisse (terres, locations de terres, écoles, rentes et impôts), et de veiller à l'entretien des locaux.
9 Gérard Burlet. Edité par la Mairie de Torcy -1992
10 Information induite de données trouvées sur des articles historiques paru dans plusieurs bulletins municipaux de Torcy des années 1960. A noter que cette information a ensuite été reprise ( à tort, donc !), par d’autres sites comme France Europe ou Wikipédia (page sur Torcy), par un simple « copier coller » sans respect de l’éthique internet des citation de sources.

LE CHÂTEAU DES CHARMETTES

Cette demeure a été construite vers la fin du 19è siècle sur un lieu-dit dénommé « le grand hôtel »1 qu'un plan d'intendance de 1783 désigne comme étant un corps de bâtiment ressemblant à celui d'une ferme. Un usage confirmé par un document conservé aux Archives Nationales faisant état, en 1677, des « maison et ferme du grand hôtel sises au village de Torcy en Brie ». Par ailleurs, le dictionnaire topographique Stein et Hubert (1954) précise : « Grand hôtel : ferme détruite sur la commune de Torcy. »


Les lieux sont achetés par Alphonse Duval2 qui y fait construire en 1896/1897, une grande maison bourgeoise, rapidement appelée « château » du fait qu'elle est une des trois plus importantes demeures du village.

Hors le bâtiment, Alphonse Duval commence à réaménager le terrain en le transformant en parc ordonnancé autour d'allées, pelouses, essences rares ou atypiques de nos régions, lieux secrets, rivière avec cascade et ponts, grottes et kiosque.

Le tout complété par une volière et des serres permettant la culture des végétaux mis en place sur le domaine.

En 1910 la propriété est vendue à Monsieur Debraine, puis en...



1914, à Auguste Fontaine. Cet industriel a fait fortune grâce à sa Société des Distilleries de l'Indochine qui va être, de 1903 à 1933, détentrice du monopole de la fabrication de l'alcool et l'une des plus puissantes compagnies d'Indochine. Les Fontaine font du parc, un lieu de fêtes somptueuses et colorées. Fait aujourd'hui amusant mais qui, à l'époque, fait sensation dans ce bourg briard, les jardins et serres sont entretenues par une vingtaine de jardiniers indochinois en tenue traditionnelle. C'est sous les Fontaine que le château devient « des Charmettes » et est agrandi d'une pièce sur l'arrière servant de salle de billard. La crise de 1929 ruine la famille Fontaine, l’obligeant en...

 1935, à céder les Charmettes à Stefan Wieder qui les garde jusqu'en 1945.

En 1946/1947, et sans que l'on sache s’il en était réellement propriétaire, les lieux sont occupés par Monsieur Harris, Vice Ambassadeur des Etats Unis.

De 1947 jusqu'en 1954, le domaine appartient à Mesdames Uguen et Boisseau qui y installent une école de sténo-dactylographes.

En 1954, le comité d'entreprise d’Air France reprend les lieux pour les aménager (avec la construction de nouveaux bâtiments dans le parc) en centre aéré au profit du personnel de la société. 



En 1981, Epamarne rachète le tout pour y aménager la future Zone d’Aménagement Concerté (ZAC) du centre de Torcy.

Le domaine est alors complètement morcelé.
Dans La partie « Est », la mairie, l’Espace Lino Ventura et des opérations de logements voient le jour.
Au nord, à l'emplacement des serres sont construits un l’hôtel, « Les Baladins », et la Poste.
En limite « Sud », les anciens bâtiments des communs, menaçant ruine, sont rasés et remplacés par une grille ouvrant le parc sur l'extérieur.
Le château, quant à lui, tombe dans le domaine public communal.
Entre 1981 et 1989 il est complètement laissé à l'abandon et sans surveillance.(Voir ci-dessous - Images © G.Burlet 1989)


En 1990, la municipalité, dans le cadre d’un contrat co-financé par le Conseil Régional d’Ile de France et le Conseil Général de Seine et Marne, en assure la restauration. Quant au parc, rétrocédé, dans le cadre des espaces verts communs, au SAN, il est complètement réaménagé en espace public tout en lui gardant l'esprit de ses origines.




C’est ainsi qu’est respecté, par Catherine Dutartre, architecte paysagiste, le principe de diversité des essences (ci contre, photo de la maquette de réaùénagement du parc - © G.Burlet1995), posé par Alphonse Duval un siècle plus tôt, et que le promeneur d’aujourd’hui peut, au fil de sa déambulation, découvrir, platanes, charmes, cèdres, érables, hêtres pourpres, tilleuls de hollande, marronniers, séquoias, ifs, houx, peupliers d’Italie, bouleaux blancs et ...





... gingko biloba3. Ce dernier arbre planté, en 1989, sur la pelouse séparant le château du monument aux morts, a été offert, par le Conseil Général de Seine et Marne, à toutes les communes du Département dans le cadre des manifestations du bicentenaire de la Révolution Française. Initialement, une plaque commémorative avait été installée en pied de l’arbre. Le texte en précisait « Gingko Biloba offert par le Conseil Général de Seine et Marne et planté le 1989, par Mrs Gérard Jeffray, Maire de Torcy, et Gérard Burlet, Conseiller Général du Canton de Torcy ». Cette plaque a malheureusement été volée et n’a jamais été remplacée. (photo © G.Burlet 1997)


La seule entorse à l’esprit d’origine du Parc va être dans le réaménagement de la rivière primitive. Initialement la cascade au pied la tour (à l'Est du parc) alimentait, en circuit fermé, une longue rivière artificielle de 250 mètres, traversée par cinq petits ponts, qui serpentait dans tout le domaine et se terminait, par une mare, près du château, au pied de hêtres pourpres. Lors de la restauration du château et du parc, cette rivière, pour des raisons de sécurité, ne fut conservée qu’à moitié. Le reste étant transformé, par l'architecte paysagiste, et par le biais de la plantation d'une trentaine de variétés de fleurs et feuillages vivaces, en « rivières fleurie »






(gauche) La grotte. (centre) La rivière.
(droite) La cascade
(photos ® Gérard Burlet 2004)


Tous les travaux de réhabilitation s’achèvent en 1994 et l'inauguration officielle du « nouveau domaine » se déroule en mai 1995 en présence de Mesdames Gaudron et Briquel qui habitèrent les lieux sous les Fontaine.

Ci-dessous images du château en Eté 2003, Automne 1994 et Hiver 2010 - (© photos  G.Burlet)


Aujourd’hui, le château sert, entre autres, de siège au Syndicat d'initiatives et le parc est le second arboretum de référence (après celui du château de Ferrières en Brie) du nord de Seine et Marne.

1 Pourquoi « grand hôtel » ? Est-ce parce que la ferme située le long de l'actuelle rue principale a servi d'auberge ou de table d'hôtes ? Le doute est permis sur cette explication. D’une part, parce que le lieu-dit est antérieur au 16è siècle, d’autre part parce que la rue de Paris n'est devenue le cœur animé de Torcy qu’au 18è siècle. Jusqu’à cette époque, ce « rôle » est tenu par la Grande Rue. Dans ces conditions à quoi aurait bien pu servir une auberge, certes le long d'une voie royale, mais peu fréquentée et excentrée par rapport au village d'alors ! Dans ces conditions « hôtel » ne signifierait-il pas « hostellerie », synonyme ancien de « hospice », ceci nous ramenant à un bien appartenant à une confrérie religieuse comme par exemple l'abbaye de Saint Maur des Fossés. Cette hypothèse nous semble la plus probable d'autant que lorsque l’on regarde une carte des lieu-dits torcéens, le « grand hôtel » figure au voisinage d'autres (comme par exemple la « cité Saint Pierre ») dont l'appellation rappelle à l'évidence cette filiation religieuse.
Anecdote : Hasard et clin d’œil de l'histoire, c'est sur le « grand hôtel » que vont être édifiés l'hôtel des Baladins, l’Hôtel des Postes et l’Hôtel de Ville !
2 Alphonse Duval Après avoir été conseiller municipal il devient Maire de la Commune entre 1900 et 1908. C’est sous son mandat qu’est réalisé l'éclairage public au gaz de la commune.
3 Le San du Val Maubuée a publié une plaquette sur le parc des Charmettes et ses arbres. Intitulé « Ces arbres qui ont une légende ». Ce livret, bien illustré (chaque spécimen d'arbre étant représenté par une photo), commente d'une manière originale la vie des arbres du Parc.


Sources consultées pour la rédaction de la page « Forteresse et Châteaux »:

"Histoire de la ville et de tout le diocèse de Paris” Abbé Lebeuf – 1758, « Essai historique et statistique sur le département de Seine et Marne » Louis Michelin – 1841, « Bulletin de la Société Académique de Laon » - 1856, « Dictionnaire Historique du Département de l’Aisne » Volume 1 – 1865, « Armorial général » Louis Pierre d’Ozier – 1764, « Dictionnaire Pittoresque et historique utiles aux artistes, amateurs de beaux arts et étrangers » - 1766, « Recueil des règlements rendus jusqu'à présent concernant les droits d'amortissements, franc fiefs, nouveaux acquêts et usages » - 1740, « Dictionnaire de la noblesse de France » François Alexandre Hubert de la Chesnaye Desbois – 1775, « Les derniers Maîtres des Requêtes de l’Ancien Régime » Ecole de Chartes – 1998, « From rogue to everyman, a founding journey » Laurence Bongie – 2004, « Œuvre du Marquis de la Villette » - 1788, « La vie privée des Financiers au XVIIIè siècle » H. Thirion – 1895, « Maximes et Pensées » Nicolas Chamfort, « Mémoires du Marquis d’Argenson » - 1867, Revue « L’orgue » N°249 à 252 – 1999, « Les fastes de la Comédie Française et portraits des plus célèbres acteurs » Alexandre Ricord – 1821, « Biographie des contemporains » J. Norvius - 1822, « La revue de Paris » - 1841, « Bibliographie astronomique » Jérome de La Lande – 1803, « Dictionnaire bibliographique des savants, historiens et gens de lettres de la France » Joseph Marie Querard – 1829, « Discours de l’Avocat Général Blanc à la rentrée solennelle de la Cour de Cassation » – 1861, « Traité de la sureté et conservation des Etats par le moyen des forteresses » M. Maigret – 1725, « Précis de l’histoire des français » in « Histoire populaire de la Révolution Française » Etienne Cabet – 1839, « Petite histoire populaire de Lagny sur Marne » Jacques Amédée Le Paire – 1906, www.orleans-tours.iufm.fr
Pour la partie historique du château des Charmettes, merci à Monsieur Jean Giraud de l’Association « Connaissance du Val Maubuée ») pour ses recherches faites à l'occasion de la rénovation du Parc et du Château en 1994.