TORCY ET LA SAGA MENIER

Aux 19è et 20è siècles, l’entreprise Menier de Noisiel a permis d’assurer du travail à des centaines de Torcéens mais aussi de doter la commune d’équipements qui, aujourd’hui encore, évoquent ce passé.

De l’idée géniale à la flamboyance, puis au déclin en cinq générations !

C’est en 1824 que Jean Antoine Brutus Menier loue le moulin de Noisiel afin de développer la production de poudres pharmaceutiques et d’un chocolat qu’à travers sa société, la Maison Centrale de Droguerie, il écoule comme “faire valoir gustatif”. Dans les années 1840, son fils, Emile Justin (ci dessous), prend le relais et, en 1867, l’usine se concentre exclusivement sur le chocolat de confiserie. C’est sous le règne d’Emile Justin que l’entreprise se modernise et s’assure de la maîtrise de toute la chaîne de fabrication du produit (approvisionnements de matières premières, acheminement jusqu’à Noisiel - avec la création d’une flotte de navires puis d’un chemin de fer reliant Noisiel à la gare d’Emerainville -, commercialisation et expédition). Parallèlement, afin de faire face aux besoins croissants de main d’oeuvre tout en la fidélisant, une cité ouvrière, comprenant logements, magasins, réfectoires, écoles, coopérative ... voit le jour à partir de 1874. En 1881, Gaston, puis Henri Menier, petits fils du fondateur, prennent successivement les rênes de la chocolaterie. L’usine se modernise une nouvelle fois et la production s’envole, notamment de par l’introduction, comme moteur d’expansion, de la publicité. En 1893, Menier est consacrée “plus grande chocolaterie du monde” à l’exposition universelle de Chicago. Des années 1920 à environ 1945, l’entreprise, jusqu’alors leader incontesté avec plus de 50% des ventes, commence à connaître une récession due à l’apparition d’une concurrence étrangère représentée par les marques Van Houten, Kohler, Lindt ou ... Nestlé. En 1952, le chocolat Menier n’a plus que 18% de part de marché. 1960, Antoine Menier (arrière arrière petit fils du fondateur) et dernier de la dynastie à diriger l’entreprise est obligé de fusionner avec les “Chocolats Rozan”, puis d’accepter l’entrée au capital du “Cacao Barry”. 1965, moins d’un an après son décès, la société est rachetée par Perrier qui, en 1976, la revend à Rowntree Mackintosh. Ce dernier est, en 1988, absorbé par Nestlé. La production de chocolat à Noisiel (entre autres les célèbres barres Lion) cesse en 1992. Quatre ans plus tard, Nestlé, au terme d’une magistrale rénovation mettant en valeur les bâtiments (dont certains, classés monuments historiques) y installe son siège social France.

La période Menier a laissé de nombreux témoignages architecturaux sur notre territoire. Et même si certains ont maintenant perdu de leur cachet initial, ils sont toujours, au 21è siècle, encore bien visibles.

Les rues "souvenirs" : La Promenade de la Chocolaterie

Cette “promenade”, qui fait référence à l'usine de Noisiel, suit approximativement le tracé qu'empruntait le chemin de fer privé “Menier” sur Torcy.
Voir aussi Zoom Les Transports

Les rues "souvenirs" - Square Georges Menier

GEORGES MENIER

Né en 1880, Georges Menier (ci-contre au centre, entouré de ses quatre fils) est le fils aîné de Gaston Menier et le petit-fils d’Emile Justin Menier, fondateur de la chocolaterie. Il s'occupe peu des affaires familiales, préférant de loin l’univers du théâtre.
Son mariage avec Simone Legrand, en 1903, va faire date dans l'histoire de la chocolaterie puisque le banquet se déroule à la Ferme du Buisson et qu'y participent plus de … 2.500 personnes, toutes travaillant à l'usine ou dans les domaines.
Georges Menier meurt en 1933, un an avant son père.



Cette voie présente une double particularité. 

Tout d’abord c’est la seule de Torcy qui fait référence à un membre de la famille Menier. Ensuite, la grande majorité des Torcéens serait bien incapable de dire, à un visiteur, où se situe ce square se terminant en impasse. Et pour cause ! Il est impossible de s’y rendre en empruntant une quelconque rue de la ville ! En fait, de par les limites communales issues de la Révolution Française, il y a un bout de Torcy, enclavé dans Noisiel, que l’on ne peut atteindre qu’en passant par cette dernière ville ! Une particularité qui amènera, en 1990, les élus noisieliens à demander que Torcy accepte une modification de ses limites communales. Sollicités pour avis, les habitants de ce quartier choisiront, à une écrasante majorité, de rester torcéens.

(à droite) Aujourd'hui encore, on peut voir Square Georges Menier ces maisons à l'architecture typique. (Photo © Gérard Burlet 2012)

Témoignages architecturaux - La boulangerie de la Grande Rue

Probablement construite au tournant du 20è siècle, cette bâtisse, typiquement “Menier”, se prolonge vers l’arrière par des dépendances organisées le long d’un chemin pavé qui existent toujours. Si l’on en croit les cartes postales anciennes ainsi que des témoignages de torcéens, il semble bien que le commerce installé en pied d’immeuble ait toujours été une boulangerie. Sur le mur de façade, au niveau du premier étage, se trouvait (l’emplacement existe toujours) un cadran solaire réputé dans toute la commune car, grâce à l’orientation de la Grande Rue par rapport aux rayons du soleil, il était extrèmement précis.
Photos : la boulangerie et son enseigne posée sur l'empla-cement de l'ancien cadran solaire en 2012 (© Gérard Burlet)

Témoignages architecturaux - La cité Menier de la place du Jeu de Paume

La chocolaterie employant beaucoup de torcéens, les Menier décidèrent de construire, début des années 1930 et selon la même principe que la cité ouvrière de Noisiel, une série de logements réservés à leurs employés. Reconnaissables à leurs briques rouges fabriquées dans un four de l'usine voisine, ces maisons comportaient au rez de chaussée une cuisine carrelée équipée d'un évier, d'un fourneau et de rangements ainsi qu'une salle de séjour parquetée. A l'étage, deux chambres avec placards. Salle de séjour et chambre des parents avaient une cheminée. Le jardinet attenant sur l'arrière était destiné à un potager et accueillait une aire de sable pour les enfants ainsi qu'un hangar avec un fourneau à lessive. Pour parachever le tout, il y avait cave, grenier,et, luxe inouï à l'époque, des "cabinets d'aisance à fosse mobile". Tout ceci faisait, bien entendu, l'envie des autres habitants habitués à moins de confort !
Pour disposer d’un de ces logements la liste d'attente était longue. Car il ne suffisait pas simplement de travailler à la chocolaterie, mais encore être marié, faire partie des ouvriers “productifs” et “sérieux”, être “connu de tous”, avoir “bonne vie et bonnes moeurs” et, après 1904, n’appartenir à aucun syndicat ! Si tout cela était réuni, l’accès à une de ces maisons, au confort “moderne” faisant l’envie des autres habitants aux conditions de vie plus “rustiques”, relevait du possible. Encore fallait-il faire une demande écrite, savoir que la priorité étaient données aux couples dont les deux conjoints travaillaient à l’usine, qui n’avaient pas de logement personnel antérieur à proximité et que l’attribution finale était accordée après passage devant le Comité de Direction de l’entreprise qui jugeait à huis clos et n’avait pas à justifier ses décisions ! Mais, attention, pas question d’être propriétaire. C’était une location précaire sans bail écrit, qui ne pouvait aller au delà de la vie professionnelle des occupants chez Menier et dont le montant du loyer oscillait, selon la qualification des locataires, entre l’équivalent de deux à six jours de travail. Ce système perdurera jusqu’au déclin de la chocolaterie où dans la fin des années 1960, l’entreprise se séparant de son parc de logements les proposent, en priorité d’achat, à ceux qui les occupent.


(Photos - gauche : La cité en 1936 - droite : La cité en 2012. Aujourd’hui, le ravalement a fait disparaître les façades en briques (sauf sur l'arrière de certaines maisons).  © Gérard Burlet )

Témoignages architecturaux - Les petites maisons de retraite de l'Arche Guédon.

Les logements de la cité ouvrière de Noisiel ou de la place du Jeu de Paume à Torcy, étant, par principe, affectés aux seuls travailleurs actifs, il s’est assez vite posez la question de “Que que faire de ceux qui, arrivés à la retraite, n’ont pas pu, durant leur vie de travail, mettre de côté, soit par volonté personnelle, soit à travers des versements à la caisse de retraite de l’usine créée en 1905, un pécule pour assurer leurs vieux jours ? Que faire aussi des personnels âgés n’ayant plus de famille pour les accueillir, un fois devenus incapables de vivre chez eux en indépendance ?” Conscients de ce problème humain pouvant nuire à leur image de paternalistes bienveillants mais aussi à leurs affaires, les Menier vont édifier, en 1899, la maison de retraite “Claire Menier” (mais elle n’ouvrira réellement qu’en 1919 !) en bas du cours de l’Arche Guédon, ainsi qu’un lotissement de maisons pour retraités aux revenus modestes à Champs. Dans la fin des années 1920, un autre lotissement pour retraités voit le jour à Torcy. Aujourd’hui, celui de Champs n’existe plus tandis que celui de Torcy, propriété depuis 1985 du Département de Seine et Marne, continue à offrir ses logements à des personnes retraitées autonomes. La réhabilitation de cet ensemble en 1993, a eu comme objectif prioritaire de moderniser l’habitat tout en lui gardant un cachet architectural “typique Menier”. 


(à gauche) Les Petites maisons de retraites en 1935 et (à droite) après leur réhabilitation en 1994 (photo © Gérard Burlet)

Témoignages architecturaux - L'Atelier des Caisses de la route de Noisiel.

Seule partie de l’usine de Noisiel à être totalement implantée sur le territoire de Torcy, l’atelier de mise en caisses (plus généralement appelé “Atelier des Caisses”) était en bout de la chaîne de fabrication du chocolat. En vue de leur expédition dans le monde entier, les tablettes préalablement entourées d’un papier d’étain (puis plus tard de papier d’aluminium) et du célèbre emballage “à la petite fille”, arrivaient ici par wagonnets. L’atelier, principalement alimenté en bois par une peupleraie plantée le long de la Marne, était pratiquement entièrement automatisé. On y trouvait toutes sortes de machines pour débiter les planches, assembler et raboter les panneaux, les imprimer à la marque, puis les clouer ensemble. La cadence de clouage était tellement importante que deux ouvriers étaient affectés à la machine d’assemblage. Un pour veiller à la perfection du clouage, l’autre pour constamment alimenter la machine en clous ! L’atelier, à l’apogée de l’usine, fabriquait, pour écouler une production quotidienne de près de 40 tonnes, jusqu’à 1000 caisses de tailles différentes par jour ! Une fois remplies, elles étaient chargées dans des wagons stationnés sur une voie qui pénétrait à l’intérieur même du bâtiment. Aujourd’hui l’atelier des caisses, est toujours visible.


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gauche) Latelier des caisses avait aussi pour fonction de fabriquer les cerceuils pour les communes alentours. (droite) L'atelier des caisses est toujours visible de nos jours (photo © Gérard Burlet - 2012)

Témoignages architecturaux - La métairie ou laiterie de la route de Vaires.




(gauche) Combien de voitures passent de nos jours sans voir, juste avant le pont, les derniers bâtiments de cette métairie qui semblent comme à l’abandon derrière un mur gris ? (droite) Les bâtiments de l'ancienne métairie tels qu'on les découvre encore en empruntant l'accès "poney club" de la Base de Loisirs, à partir du carrefour des Cantines. (photos © Gérard Burlet 2012)

C’est dans la fin du 19è siècle que les Menier feront l’acquisition de 1500 ha de terres sur les communes de Noisiel, Emerainville, Lognes et Torcy. Ils y installeront cinq fermes dont le “vaisseau amiral” de Noisiel, la ferme du Buisson Saint Antoine, sera en charge de la gestion et de la coordination de tout le domaine. L’exploitation fera appel aux dernières innovations agricoles et technologiques afin d’assurer un rendement maximum. L’activité, dont la production est destinée à, prioritairement, alimenter les magasins de la cité ouvrière de Noisiel (le surplus étant écoulé sur les Halles de Paris), se concentrera autour de la céréaliculture, l’aviculture et l’élevage ovin ou bovin, à l’exemple de la Métairie de Torcy. Parfois aussi appelée "Laiterie de la Marne", sa surface s’étendait entre le carrefour des Cantines et la rue Chèvre. Ici se pratiquait un élevage tant pour la viande que pour le lait avec des animaux aux races sélectionnées dans toute l’Europe, telles que jersiaises, flamandes, hollandaises ou schwitz (du nom du canton suisse d'où provenaient ces vaches brunes).

Sources :

Page tirée de " Torcy en Brie, il y a un  siècle" Gérard Burlet Ed.MiniaTor - 2012
Merci au très beau site sur “La Saga Menier”  pour les nombreux faits et anecdotes qui ont permis de rédiger ces pages sur l’influence des Menier sur Torcy.

En savoir plus sur la chocolaterie :  http://jacques.vouillot.free.fr/
Voir aussi deux ouvrages : « Noisiel, la chocolaterie Menier » Edité par l’Association pour le Patrimoine d’Ile de France, 1994 et « Noisiel et ses environs » d’Anne Barbara Lacroix – Editions Sutton 2003