1914 – ENTHOUSIASME ET AFFECTION

Le 28 juin, l’Archiduc héritier d’Autriche, François Ferdinand et sa femme sont en visite à Sarajevo quand un lycéen de 19 ans tire des coups de feu sur l’automobile du Prince et blesse mortellement le couple. L’Autriche, aidée par les Croates, parle aussitôt de complot nationaliste et rompt ses relations diplomatiques avec la Serbie. La tension monte progressivement. Le 25 juillet, le gouvernement serbe ordonne la mobilisation générale. Trois jours plus tard, l’Autriche déclare la guerre à la Serbie. Le jeu des alliances entre alors en scène. France, Angleterre et Russie aux côtés de la Serbie. Allemagne, puis Turquie, avec l’Autriche. Le 31, l’Allemagne adresse un ultimatum à la France et à la Russie. Le lendemain, elle déclare la guerre à la Russie et, deux jours plus tard, à la France

Le 1er août 1914, le Maire informe les habitants que l’ordre de mobilisation générale est fixé au lendemain et, qu’en conséquence, les Torcéens sont priés de ne pas se mettre en route avant d’avoir pris connaissance des affiches que la Gendarmerie doit placarder dans la commune.


Le 2 août, au cours d’une séance extraordinaire, le Conseil prend toute une série de mesures dictées par la situation. Tout d’abord, en prévision d’un prochain passage de troupes, et notamment de leurs chevaux, ce sont les nécessaires réquisitions.
Mr Penault, fermier, est ainsi tenu de fournir 1.200 kg de foin ou de luzerne et 1.000 d’avoine ou orge. Mr Hely, autre fermier, doit en mettre à disposition 1.000 de foin et 1.500 de blé. Quant à Mr Carcat, « il est requis de garder tout ce qu’il a en avoine et orge ».
Si les bêtes sont prioritaires, les humains, qu’ils soient militaires ou civils, ne sont pas, non plus, oubliés. Aussi, est-il alloué une botte et demi de paille pour tout militaire logeant à Torcy.
Mr Chaumet, lui, est tenu de conserver sa récolte de blé pour la consommation des habitants au cas où la farine viendrait à manquer. De manière identique, pour faire face aux besoins de la commune, Mrs Garand, Careissin et Tissot doivent garder, par devers eux, plus de 10 tonnes de charbon.

A Torcy, comme ailleurs en France, la perspective de guerre n’effraie pas. Au contraire, et paradoxalement, elle est accueillie comme une délivrance, comme le jour tant attendu d’une revanche.
Tous les témoins de l’époque sont unanimes sur l’atmosphère de fête qui entoure le départ des premiers trains de mobilisés. Robert de Flers, journaliste au Figaro en fait le descriptif suivant : « Notre première victoire, nous l’aurions remportée sur nous mêmes en faisant trêve à toutes les haines et à toutes les divisions d’opinions et d’intérêts, et en obéissant irrésistiblement au grand appel du sentiment national. Nos soldats partent et ils partent gaiement. Ils ont l’air de savoir où ils vont. Ils le savent … Cette guerre, la France ne l’a pas voulue. Elle met ses armées en campagne, d’abord pour respecter la parole qu’elle a donnée à sa grande alliée, la Russie, mais aussi parce qu’elle est directement visée par l’ennemi qui, depuis quarante ans, ne lui a pardonné ni sa défaite matérielle, ni sa victoire morale. En un mot, l’Allemagne se bat pour prendre la Champagne et la France pour reprendre l’Alsace et la Lorraine. Et c’est parce qu’ils le savent bien qu’hier au soir, nos petits soldats partaient en chantant pour la frontière. »

Le 3 août, sur les murs de la commune est affichée la déclaration de l’état de siège dans les 86 départements français, le territoire de Belfort et les trois départements de l’Algérie. Ce même jour, afin de venir en aide aux familles nécessiteuses (principalement celles dont l’homme est mobilisé) la « soupe populaire » est servie deux fois par jour, sous le préau des écoles, à 11 et 18 heures.
A ces familles des bons de pain sont octroyés, donnant aux femmes et hommes 2 kg par semaine, aux enfants de moins de treize ans, 1 kg. Pour les enfants de moins de deux ans, le pain est remplacé par du lait.

Rumeurs

Enfin, de façon à prévenir les conséquences fâcheuses de ce plus vieux média du monde qu’est « la rumeur », il est « formellement recommandé » de s’abstenir de « colporter, sans raison et par des racontars dénués de toute vérité, des bruits susceptibles:d’alarmer la population » Cet avis qui est placardé un peu partout dans la commune est, en fait, beaucoup plus explicite dans son titre puisque le « il est formellement recommandé » du texte devient simplement « Interdiction de colporter des faux bruits »


Le 4 août, un premier « avis officiel » présentant, sous forme de télégramme, les évènements en cours, est porté à la connaissance de la population. Son laconisme masque difficilement la gravité de la situation.
« 1° Violation frontière avec réquisition bestiaux sur quelques points par détachements allemands notamment environs de Belfort »
« 2° Gouvernement italien a notifié officiellement gouvernement français neutralité Italie »

Inquiétude ou volonté de prévoir le pire ? Le fait est que la Municipalité décide la réquisition de toutes les récoltes torcéennes en blé, avoine, paille de blé, paille d’avoine ainsi que celles des vaches et bœufs. Dans le même temps, et parce que Torcy est dans le périmètre de défense rapprochée de la Capitale, se constitue une commission pour l’approvisionnement et le logement des troupes.
Le 6 août, première conséquence des hostilités, 150 réfugiés en provenance de Toul arrivent dans la commune. Un appel est lancé à la bonne volonté des habitants pour les loger.
Le Préfet rappelle que tous cafés et débits de boissons doivent être fermés à 20 heures, qu’il n’est plus question d’y vendre de l’absinthe, pas plus que d’y exploiter des appareils distributeurs d’argent ou de jetons de consommation et que leur accès est interdit à tous les militaires avant 17 heures (14 heures les dimanches et jours fériés)
Et puisque les choses vont mieux en les écrivant, le Maire complète la décision préfectorale par un arrêté stipulant qu’il « est interdit à ces mêmes établissements d’apporter aux militaires en service des boissons de quelque nature que ce soit ».

Sur les murs de la ville apparaissent les affiches de mobilisation des hommes des classes 1889 à 1892, appartenant aux armes de l’artillerie et du génie.
La liberté de circuler se voit réduite. Si celle ci est totale à pied, à cheval et à bicyclette, elle devient, néanmoins, impossible dans les champs et les marais entre 20 h et 4 heures et sur les routes entre 18h et 6 h du matin.
Et pour ceux qui commencent les travaux des champs à 4h30 (autorisés) en empruntant une route (interdite à cette heure !) probablement doivent-ils se procurer un sauf conduit, document par ailleurs indispensable pour voyager en train ou en bateau. Quant aux automobilistes, encore peu nombreux à cette époque, ils doivent être munis d’une autorisation de circuler entre 5h30 et 19h30. Bien entendu, cela ne concerne pas les véhicules militaires sauf si « les chauffeurs ne sont pas en uniforme et porteur d’un permis de circuler délivré par les autorités militaires ».

Début septembre, tous les postes de T.S.F doivent être remis à la Poste tandis que les fusils, armes de chasse, carabines, révolvers, sabres et autres munitions détenus par des particuliers, doivent être déposés en Mairie.

L’ennemi aux portes !

Le 6 septembre, les armées allemandes atteignent la région de Provins. Dans la nuit qui suit, le général Gallieni, commandant du camp retranché de Paris, fait transporter en direction de Meaux, par des centaines de taxis réquisitionnés, plus de 4.000 hommes destinés à prendre part à la première bataille de la Marne.
Ce long cortège de véhicules qui passe non loin de Torcy, sur la route de Claye Souilly, va créer une certaine panique, alimentée par de folles rumeurs du style « l’ennemi est à cinq minutes de Torcy ! ». Bien que le Maire assure « qu’il n’y a nulle raison de quitter le pays ! », la situation doit quand même lui apparaître suffisamment préoccupante pour ajouter à son discours d’apaisement que « les habitants seront prévenus à temps dans le cas où ils devraient évacuer ! »

Le 12 septembre, l’offensive ennemie est stoppée (le point extrême de celle ci est aujourd’hui matérialisé par une statue du Général Gallieni, au carrefour du même nom, sur la N3,  à Tribardou aux environs de Claye Souilly - ci-contre)

Les combats ayant été acharnés, le 13 septembre, c’est la mobilisation générale de la réserve. Toutes les classes de 1887 à 1892 sont appelées à rejoindre leurs affectations.
Dès la fin du mois, les autorités militaires font savoir aux habitants « qu’il y a un intérêt de premier ordre à recueillir et renvoyer vers l’arrière, les douilles de 75 après le tir ». D’autre part, l’hiver approchant, il est demandé de faire parvenir aux soldats des vêtements en laine ainsi que du tabac, des pipes et papier à cigarettes. Et s’il est interdit d’expédier aux militaires des denrées alimentaires, il est porté à connaissance que les colis n’excédant pas 3 kg et portant la mention « effets pour l’hiver », sont prioritaires.

Pendant ce temps, les Compagnies de Chemins de fer annoncent qu’elles consentent 50% de réduction aux familles rendant visite aux blessés.
En novembre, il est clair que Torcy sert de camp retranché pour la défense de Paris. Pour s’en convaincre, il suffit de prendre connaissance de cette annonce : « Si, dans les circonstances actuelles, la récolte s’annonce bonne, (elle sera, néanmoins, moindre en raison) de la quantité de terrain inutilisable par suite de l’installation de nombreux pieux barbelés de fil de fer et de tranchées ».

Affectivité !

Le 3 décembre, la Belgique est occupée par l’Allemagne.
Depuis le début du conflit, les Français se sont pris d’une réelle affection pour ce peuple qui, contre toute attente de l’Allemagne, ne s’est pas « laissé faire » et qui n’a été contraint de plier qu’après une héroïque (le mot n’est pas trop fort !) résistance au terme de laquelle le Roi, Albert 1er, a ordonné l’inondation de son propre territoire afin d’empêcher les agresseurs de percer nos lignes de défense et d’avoir, par la prise projetée de Calais et Dunkerque, la suprématie sur mer.

Le 6 décembre, le déroulement des événements incitent les autorités à faire repasser le conseil de révision aux réformés et exemptés des classes 1887 à 1899.

Le 20 décembre, et on va trouver là, le premier témoignage écrit de l’extrême affectivité qui entoure tous les événements de cette guerre, le Maire, dans un style qui aujourd’hui nous paraît « emphatique » mais qu’on ne peut s’empêcher de trouver émouvant, informe la population « ainsi que les vaillantes troupes logées et cantonnées ici, qu’afin de venir en aide à la malheureuse population belge si cruellement éprouvée, il sera procédé, ce jour, et le jour de Noël, à la vente de petits drapeaux belges.
Notre dévoué personnel enseignant désireux de participer pour une large part à la réussite de cette heureuse initiative, a bien voulu nous aider et désigner un certain nombre d’enfants qui se feront un devoir et un honneur d’offrir ces drapeaux dont le prix est laissé à la générosité de chacun. La Municipalité compte sur le patriotisme de tous pour témoigner la plus grande sympathie et la plus sincère reconnaissance au vaillant petit peuple qui n’a pas craint de se sacrifier pour sauver la France. Vive la Belgique, Vive la France »

Ce même mois, une infirmerie militaire s’installe à Torcy, et, façon de rappeler que la guerre est une « chose sérieuse », Municipalité et autorités militaires rappellent que « les travaux de défense récemment exécutés doivent être respectés aux même titre que les ouvrages de fortifications permanentes et que toute dégradation ou vol rendrait leurs auteurs passibles du Conseil de Guerre » Une remise en mémoire justifiée car Torcy comporte deux ouvrages de défenses consacrés à l’artillerie. Un sous forme de fortin enterré sur le plateau (approximativement sur l’emplacement de l’actuel Norauto), un autre, semi enterré, dans les terres séparant Torcy de la ferme de Saint Germain des Noyers.

1915 – CIVILS ET MILITAIRES UNIS

Si 1914 peut être considérée comme une guerre de mouvement, la première bataille de la Marne va en changer la physionomie. A la fois sur le terrain et dans les esprits.
Sur le terrain, on « campe », ou plutôt on s’enterre sur les positions acquises. C’est le début de la guerre des tranchées. Dans les esprit, la bataille de la Marne a un double effet. D’une part, c’est le premier communiqué de victoire depuis le début de la guerre. S’il a un évident impact psychologique, il n’est cependant que la traduction du résultat d’une bataille et non de la guerre. Il a aussi pour conséquence de faire tomber l’illusion d’un conflit court et victorieux. Certes, on pense toujours que la victoire nous appartient, mais maintenant, on ne sait plus quand …

Triste nouvelle !

L’année municipale s’ouvre sur une triste nouvelle qui rend encore plus présent à l’esprit de chacun le drame qui se joue sur les champs de bataille.
Lors de la séance du 27 février, le Maire, la gorge nouée par l’émotion, prend, sitôt l’appel effectué, la parole :
« Chers Collègues … Avant de passer à l’ordre du jour, j’ai le devoir et la douleur de vous faire part officiellement de la perte cruelle que le Conseil Municipal vient d’éprouver en la personne d’un de ses bons et dévoués membres, Monsieur Bourlet Georges, tué glorieusement à l’ennemi à la bataille de Soissons, le 10 janvier dernier. Elu conseiller municipal en janvier 1912… il fut toujours un de nos collaborateurs des plus dévoués et des plus assidus … et ses conseils d’homme éclairé et juste étaient très appréciés et mis en pratique. D’une conduite exemplaire, travailleur infatigable, il avait, à force d’économies acquis quelques bonnes parcelles de terre qu’il cultivait avec soin après ses heures de travail et le dimanche. Quoique célibataire, il vivait heureux et jouissait de l’estime de tous, mais, hélas, est venu le temps de la mobilisation. Il a du tout quitter pour aller combattre l’ennemi envahisseur et c’est en faisant noblement son devoir comme Sergent au 276è Régiment d’Infanterie qu’il a été frappé mortellement. Saluons hautement, Messieurs, la mémoire de ce brave camarade, mort en héros, en défendant sa Patrie, qu’il aimait par dessus tout … »

On voit, à travers ces quelques lignes, relative à la mort d’un homme, bien sûr Conseiller Municipal, mais aussi, et avant tout, un homme comme des milliers, à la vie réglée et sans heurts, quelle force émotionnelle fait vibrer les cœurs à l’annonce des nouvelles joyeuses comme tristes. Ce n’est pas Mr Bourlet, estimable torcéen qui est mort au champ d’honneur, c’est un fils de la famille « France ». Et à travers l’éloge funèbre du Maire, dont l’esprit se retrouve partout ailleurs dans des circonstances identiques, l’on sent bien ce lien puissant qui unit tous les Français en ces heures terribles.

Une journée canon !

Cette affectivité, on la retrouve aussi dans les « Journées » organisées tant pour maintenir le moral « guerrier » des civils que pour trouver les moyens financiers de plus en plus importants pour assurer la continuité de l’effort de guerre.
Il y aura, ainsi et à plusieurs reprises, durant la durée du conflit, la « journée serbe », celle des « orphelins des armées », du « sou des prisonniers » ou du « poilu ».

La plus originale, rétrospectivement, est, sans doute celle dite du « 75 », dont la première édition a lieu en février 1915. La plus originale car il nous est difficile d’imaginer aujourd’hui de consacrer une quête nationale à un objet, qui plus est, engin militaire. En effet, sous ces deux chiffres, se cache, non pas le département de la Seine, mais bel et bien un canon tirant des obus de 75 mm et dont la technologie de pointe, et surtout la précision de tir, fait alors l’envie de toutes les armées du monde.
Cette « Journée du 75 » au profit de l’œuvre du soldat au front, le Maire de Torcy la présente ainsi à ses concitoyens : « Elle a pour but d’améliorer la situation de nos braves combattants. De charmantes et dévouées quêteuses se feront un devoir patriotique de vous offrir cet insigne représentant notre merveilleux canon et recevront votre obole. Ce que vous donnerez sera tout à la gloire du 75 et procurera dans les tranchées du bien être et de la joie ». Le produit de cette « journée » sera de 110.000 francs en Seine et Marne ce qui, selon le Préfet, place le département, en rapport de sa population, en première position et la ville de Torcy dans les toutes premières contributrices.

Le ciel inquiétant !

Fin février, un nouveau danger menace les populations civiles et militaires. Un danger jusqu’alors inconnu dans les conflits, celui des attaques aériennes. Pour l’instant, même si l’on voit passer, de temps à autre, et en mission de reconnaissance, de lourds et patauds « Taubes » (ci-contre), c'est surtout de raids éventuels de zeppelins, ces gros dirigeables dont les Allemands ont poussé les performances jusqu’à un haut niveau. dont il faut se méfier. Alors, mieux valant prévenir que guérir, il est donc « recommandé à ce que l’éclairage des bâtiments publics ou privés soit réduit au strict minimum ».

En mars, tout étranger doit être muni d’un permis de séjour avec « une photographie oblitérée au moyen d’un timbre sec ou humide par le maire de la commune où il est autorisé à résider ».

Le 22 avril, vers la ville belge d’Ypres, des bonbonnes sont lancées des tranchées allemandes et laissent échapper un nuage bas de couleur verdâtre. Les hommes sont pris de vomissements et crachements de sang. L’Allemagne vient d’être la première nation à utiliser, en violation de la Convention de la Haye, des armes chimiques, un gaz asphyxiant que l’Histoire retiendra sous le nom dérivé du lieu où il a été utilisé : « l’ypérite ».
Le 23 mai, l’Italie déclare la guerre à l’Autriche et rejoint la France et l’Angleterre.

En avril et mai, le danger de raids aériens (on ne parle pas encore d’avions mais d’aéronefs) est constamment répété par le Maire qui rappelle qu’il faut alors « éteindre toutes les lumières et éviter de circuler dans les rues du village ».
Des rues que, depuis 3 mois, arpentent les hommes de la 193è brigade du 91è régiment d’infanterie territoriale. Début mai, ces soldats partent pour le front et le Maire s’adresse, dans une longue lettre, au Général, commandant de cette unité : « Mon Général … Le 91è … part pour la marche en avant. Aucun doute n’est possible sur la bravoure de ces officiers, sous-officiers, caporaux et soldats et il est certain que tous feront leurs efforts pour aider leurs vaillants camarades du front à repousser de notre Chère Patrie, la horde de barbares qui l’a malheureusement envahie. La commune de Torcy a eu l’honneur de loger Messieurs les Officiers … et pendant leur séjour, il n’y a eu qu’à se louer de leur amabilité, de la bonne tenue de la troupe et de la cordialité des rapports qui n’ont jamais cessé d’exister entre l’autorité militaire et l’autorité civile … »
Quelques jours plus tard, le Général, répond :
« Je porte à la connaissance des troupes la lettre patriotique dans laquelle vous voulez bien me dire les adieux et les vœux des habitants de Torcy. Ce témoignage spontané est un gage de l’union intérieure de tous les Français, soldats et non combattants. Cette Union et les sacrifices généreusement consentis par toutes ces familles sont le gage certain de la victoire qui libèrera notre France  »

La guerre étant, vérité de La Palice, meurtrière, le Conseil décide de réserver une partie du cimetière « pour inhumer les restes de nos braves soldats, habitants de Torcy, morts au service de la Patrie et que leurs familles pourront faire transporter après les hostilités ».

Plus qu'un boulanger !

La mobilisation générale, appelant tous les hommes aptes au service sous les drapeaux et ce, sans distinction de profession, n’est pas sans incidence sur les commerces de proximité qui, les uns après les autres, ferment.
A Torcy, comme partout. Sur les huit boulangeries, sept ont fermé, faute de boulangers et le huitième vient de recevoir son ordre d’affectation. Ceci conduit le Conseil a demander aux autorités militaires de lui accorder un sursis, d’autant que cet homme assure la fourniture en pain non seulement de Torcy mais aussi de Croissy Beaubourg, Collégien et Rentilly. Si, à cela, on ajoute qu’il est seul (son aide est au front) et qu’il travaille jour et nuit, on comprend mieux l’argumentation développée par le Conseil qui « ne doute pas un seul instant qu’un certain nombre de boulangers sont nécessaires pour assurer la fabrication du pain pour nos braves défenseurs. (néanmoins) il est un fait certain que si, parmi ses braves, et on peut même dire ces héros, il en était qui puissent supposer que la fourniture de pain pour leurs parents, leurs femmes et leurs enfants pouvait ne pas être assurée, il s’en suivrait un effet moral préjudiciable aux intérêts de la Défense Nationale »
Si de tels arguments peuvent être efficaces pour le maintien de certains commerces, cela ne fonctionne pas toujours pour d’autres. Témoin, cet article du Figaro à propos des coiffeurs et prouvant qu’en toutes occasions, le malheur des uns fait parfois le bonheur des autres : « La mobilisation a enlevé à beaucoup de femmes, leur coiffeur attitré. D’où un certain embarras pour réaliser la coiffure impeccable d’avant la guerre …. Mais heureusement C.L est venu à leur aide en créant le postiche « Enigme » qu’on applique soi même et qui donne, en un tour de main, le chic du moment. C’est la perfection même ! »

En juin, la famille H., de Meurthe et Moselle, retour de captivité d’Allemagne, est rapatriée sur Torcy. Le père, la mère et six enfants (l’ainé a été gardé par les Allemands) sont dénués de ressources et ne possèdent rien. Il est fait appel à la générosité publique pour les aider.

14 juillet patriotique !

Si, du fait de la tension qui montait de plus en plus, les fêtes du 14 juillet 1914 n’ont pas eu lieu, celles de 1915, auront bien lieu. Un seul impératif : elles doivent se dérouler avec un caractère « patriotique et commémoratif et sans réjouissances excessives ».
La Municipalité en profite pour renouveler, avec se style émouvant à force de répétitivité, sa confiance en l’issue d’une guerre où chacun est sincèrement pénétré d’être dans son bon droit. « En cette journée d’ordinaire si pleine de gaité et d’enthousiasme mais aujourd’hui bien triste, nous adressons à tous nos braves défenseurs, intrépides et infatigables, qui font preuve d’un héroïsme qui n’a jamais eu d’égal jusqu’à ce jour, nos plus sincères remerciements, notre admiration … Nous nous inclinons également avec admiration, mais avec tristesse et douleur, devant les héros, hélas trop nombreux, tombés au champs d’honneur … A nos chers blessés, nous adressons les paroles qui réconfortent … A nos malheureux prisonniers qui, sur la terre des barbares teutons, endurent tous les maux, la certitude leur prochaine délivrance … Aux braves Nations alliées qui, écœurées de la barbarie allemande, se sont jointes à nous pour combattre pour la civilisation et la liberté … nous sommes convaincus qu’avec la valeur et l’habileté de nos dirigeants, le courage, la bravoure et la vaillance de nos troupes et celles de nos alliés, nous touchons à la victoire »

Tous ces messages de sympathie, remplis de mots d’espérance, d’auto certitudes atteignent leur but. Grâce à eux, et cela restera vrai après plusieurs années de tranchées, les soldats restent des civils en uniforme. Le Front n’est pas isolé, coupé du reste du monde, même si parfois la solitude des tranchées est pesante ou le « mépris » des arrières non feint. Par les courriers, les campagnes de presse, les « journées », les hommages, le front est une presqu’ile solidement reliée au reste de la communauté. Les hommes continuent d’appartenir à la société civile. Certes, ils l’ont quittée mais ils aspirent toujours autant à la retrouver.
Cela explique aussi que malgré les pertes (1914 et 12915 verront la mort de plus de 650.000 soldats) le moral reste bon. Même si la victoire, repoussée de mois en mois, tarde à venir, elle viendra, nul n’en doute. Comme le sergent F. qui écrit à sa famille torcéenne « Malgré tout, je crois que le succès sera pour nous. »

Septembre, le Général Joffre, après l’offensive d’Artois en juin, lance celle de Champagne. Deux à quatre kilomètres de front sont regagnés. Mais au prix de nombreuses pertes. La guerre psychologique fait son apparition. Les Allemands diffusent des photographies montrant des « prisonniers français visiblement satisfaits et bien nourris ». De leur côté, les Français inondent les lignes ennemies de tracts au texte plus « rugueux » : « N’hésitez pas, ici on est bien traité. Sauvez votre peau avant qu’il ne soit trop tard ! »

En novembre, « l’or combat pour la Victoire ». C’est le lancement de l’emprunt 5% National. « Après notre mobilisation militaire, procédons à notre mobilisation financière. Plus le succès de l’emprunt sera éclatant, plus l’ennemi en sera inquiet ! » titrent les journaux parisiens dont les exemplaires s’arrachent, sitôt leur diffusion, à Torcy. L’année se termine, le 25 décembre, par « la journée du Poilu », comme elle s’était achevée, un an plus tôt, par celle des « Serbes »

« La vie continue » serait-on tenté de dire. Sauf que les problèmes d’approvisionnement en combustible commencent à se faire sentir, de même a t-on de plus en plus de mal à trouver des bras pour faire les récoltes.

1916 - LE DANGER AÉRIEN

Janvier, le ciel torcéen commence à voir défiler d’étranges oiseaux mécaniques et en fin de mois c’est le premier bombardement aérien de l’Histoire, sur Paris. Les dégâts sont importants.
A Torcy, le Maire, face à ce nouveau danger, recommande à ses administrés de le prendre très au sérieux et « en cas d’apparition d’un engin de nationalité ennemie ou douteuse, d’éviter tout séjour sur la voie publique ». Mieux vaut alors rester chez soi « ou, à tout le moins, se déplacer sous les arbres ou en longeant les murs ». Les élémentaires précautions à prendre en cas de bombardements sont, de plus rappelées « Afin d’éviter les bris de vitres, il y a lieu de laisser portes et fenêtres ouvertes et de fermer stores, persiennes ou jalousies ».
L’éclairage, de nuit, devient de fait, réglementé « Les magasins de vente doivent éteindre toutes lumières à partir de 18 h.. Cela est porté à 21 h. pour les restaurants et cafés. »
Justes dispositions qui ne font qu’apparaître étranges les assouplissements apportées à la règle les veilles de jours fériés, de foire ou de marché. La guerre connaitrait-elle des trêves liées aux habitudes torcéennes ?

Cette prudence, on doit aussi l’avoir pour assurer un niveau de ravitaillement suffisant à la population civile. Et avec l’augmentation croissante du prix des denrées, surtout des légumes, cela n’est pas facile. Le Conseil rappelle donc qu’il « est vivement conseillé de cultiver et ensemencer jardins et marais et de faire en sorte de ne pas laisser improductive la moindre parcelle de terre. »
D’autre part, l ‘économie de guerre met à rude épreuve les finances communales. L’augmentation du charbon n’est pas faite pour arranger les choses. Alors pour faire face, il est décidé de limiter son utilisation dans la machine à vapeur qui élève les eaux de la Marne et de ne plus assurer que trois périodes de distribution d’eau par jour. Dorénavant elles auront lieu de 5 à 8 heures, puis de 11 à 13 h., et enfin de 18 à 21 h.
La surveillance des déplacements devient de plus en plus une réalité quotidienne. Ainsi toutes personnes circulant à l’intérieur de la commune doivent-elles êtres munies d’une carte d’identité sur laquelle il doit y avoir une photo en cas de circulation inter cantonale. Quant aux déplacements au delà des cantons limitrophes, ils ne peuvent avoir lieu qu’en possession d’un sauf-conduit valable, au maximum, un mois.

Côté des champs de bataille, le 21 février, c’est le début de la bataille de Verdun. Le général Pétain dirige l’armée chargée de ce secteur. Chef incontesté, il sait qu’après presque trois ans de combats, il faut savoir continuer à « mobiliser » les hommes. Il va le faire sans fioriture, avec une économie de mots que vont retenir tous les Français et que les journaux de Seine et Marne vont s’empresser de reprendre, avec ce vocabulaire emphatique si spécifique à cette période : « A Verdun, bat désormais le cœur de la France ». Et comme le proclame le nouveau chef qui doit galvaniser ces guerriers héroïques qui préfèrent se faire tuer sur place plutôt que de céder un pouce de sol français « On les aura ! »
Magie mobilisatrice des mots simples ? Toujours est-il que l’offensive allemande est stoppée dès la mi-avril. La défense s’organise, illustrée par cet autre mot d’ordre que la postérité retiendra tout autant que le premier : « Ils ne passeront pas ! »
Et cela sera le cas avec l’échec de la dernière offensive ennemie de fin juin. Pendant ce temps, l’Etat Major trente d’ouvrir une brèche, plus au nord, dans la Somme. Peine perdue. Elle n’a pour résultat qu’une tuerie effroyable avec des pertes écrasantes dans les deux camps.

A Torcy, on s’est progressivement habitué à la durée de la guerre et si le 14 juillet, l’espoir de victoire reste toujours présent, on compte aussi les morts qui s’ajoutent aux morts. L’envolée lyrique des 14 juillet précédents s’émousse quelque peu. « Les barbares teutons » de 1914 et 1915 font place, dans le texte, à « l’ennemi » et, pour la première fois, l’on voit apparaître ce souhait que tant de sacrifices puissent permettre aux générations futures de ne plus recommencer. « Malgré la longueur de cette terrible guerre et les nombreux deuils qui affligent nos familles et celles de nos alliés, il est réconfortant et rassurant de voir que cet élan de solidarité, cette union sacrée qui se sont manifestés dès le premier jour des hostilités, ne se sont pas départis un seul instant … et nous avons le ferme espoir, qu’en raison des succès obtenus en ce moment sur presque tous les fronts … nous approchons de cette Victoire décisive qui nous amènera une paix durable, sinon éternelle. Et, dans cette attente, nous nous unissons pour dire ensemble : Vive les armées alliées. Vive la République ! Vive la France ! »

En bref, cette guerre doit être « LA DER DES DER ! »

En attendant, il est de plus en plus évident qu’un troisième Noël attend les soldats dans les tranchées. A sa mesure, « l’arrière » » essaye de leur apporter un peu de réconfort et c’est dans ce but que se crée dans la commune, un ouvroir où des ouvrières au chômage sont appelées à confectionner, pour les soldats du front, des caleçons, des étuis musettes ou des sacs à vivres.
La durée de la guerre, les pertes humaines font que, classe après classe, les hommes sont mobilisés. Il devient alors naturel de faire appel à des fonctionnaires retraités pour assurer le fonctionnement de certaines administrations.

En août , la Roumanie et l’Italie rejoignent le camp des alliés.

L’hiver s’installe. Avec une certaine morosité teintée de lassitude. Quand cette guerre finira t-elle ? Quand allons nous enfin gagner ? Car le doute n’est toujours pas permis : nous allons gagner ! Une auto-persuasion profondément ancrée en chacun, une volonté sans faille ainsi que l’illustre cette histoire, probablement enjolivée mais certainement pas totalement inventée, et qui circule de maison en maison : « Devant la destruction systématique des lignes téléphoniques, les agents de liaison, illustrations modernes du « coureur de Marathon, » sont devenus des héros. Traverser les barrages, s’écraser sous les rafales, buter sur les cadavres, voir partout le spectacle de la mort et marcher, toujours, vers le terme de la course. Comme ce soldat qui se présente, maculé de boue, sanglant, essoufflé. « Comment es-tu passé ? » interroge le Chef. « Mon Colonel, il y avait écrit « urgent » ! »

1917 - MUTINERIES ET RATIONNEMENT

En janvier, l’Allemagne franchit une nouvelle étape en déclarant la guerre sous marine à outrance. Cette nouvelle escalade va amener l’entrée des Etats Unis dans le conflit après le torpillage d’un de ses paquebots.
En avril, c’est la première offensive du Chemin des Dames. Selon le Grand Quartier Général, cela doit être quasiment une promenade de santé avec « une progression de 100 mètres toutes les 3 minutes ! ».  La réalité est toute autre car, au bout de trois jours, l’avancée se mesure en centimètres avec des pertes énormes (40.000 tués, 90.000 blessés). Fin avril, cette boucherie gratuite, fruit d’un plan mal préparé, aux objectifs mal définis, fait que les hommes se cachent ou disparaissent pour ne pas aller à un combat qui ne laisse pas grand espoir de revenir. Un mois après surviennent les refus collectifs d’obéissance et la dénonciation de l’incapacité des chefs.
Ce sont les fameuses mutineries de 1917 !
Plus tard, et parce que cela arrangera certains hommes politiques, on voudra en faire l’expression d’un vaste mouvement de révolte, réprimé avec la plus extrême force. On parlera même de 2.700 fusillés !
La réalité est beaucoup plus nuancée. Quand le Général Pétain arrive pour remettre de l’ordre, il sait que ce n’est pas la lâcheté qui motivent ces actes. Car, comment alors expliquer qu’ils proviennent tous d’unités qui jusqu’alors se sont toujours battues avec courage. Il sait aussi que cela fait presque trois ans que les hommes des tranchées attendent une victoire qu’un Haut Commandement, sûr de lui, impavide et rarement sur le terrain, ne cesse de promettre pour le lendemain.
Le « Chemin des Dames » de par sa manifeste inutilité est la goutte d’eau ayant fait déborder le vase. Plus que l’expression d’un défaitisme, les révoltes de 1917 sont l’expression d’une crise de confiance. Pétain traduira tous ces sentiments, à sa manière, en ne ménageant pas ses critiques, même si celles-ci sont à prendre au second degré : « Une crise a secoué la Nation Française au milieu de l’année 1917. Elle s’est manifestée par une courte mais vive révolte devant les rigueurs d’une lutte dont on pouvait craindre alors qu’elle fut sans issue. »
Ceci étant il faut rétablir l’ordre et si Pétain comprend les raisons qui ont poussé certains, il sait aussi qu’il ne peut prendre le risque de laisser d’étendre ce vent de contestation. Les tribunaux militaire vont alors faire leur office. Mais pas avec autant de rigueur que certains ont bien voulu le dire. Sur 40.000 hommes concernés, moins de 100 seront passés par les armes pour acte de désertion devant l’ennemi !
En juin, les première troupes américaines débarquent à Saint Nazaire. En août, la reconquête de Verdun est pratiquement achevée grâce, entre autres, à l’apparition des chars d’assaut..
Le 16 novembre, Georges Clémenceau devient Chef du Gouvernement. Quelques jours plus tard, Anglais et Français lancent leur première véritable offensive, d’Arras à Reims, sur un front de plus de 200 kilomètres !

Pendant ce temps, la vie torcéenne, guère au courant des « mutineries » (la censure ayant été presque totale durant cette période) reste essentiellement dominée par les alertes aériennes et les soucis d’approvisionnement. Pour les alertes, la municipalité précise que dorénavant, elles seront signalées par une sonnerie de clairon. Et pas n’importe laquelle « Un coup de langue pour signaler le danger, deux coups pour dire qu’il a disparu ! ».
Quant à l’approvisionnement, il est dominé par un rationnement qui prend de plus en plus d’ampleur. Le sucre est désormais concerné. Si pour les confitures familiales de juillet, il en est alloué 500 g. par personne, c’est sous la condition expresse « d’une déclaration écrite s’engageant à uniquement utiliser le sucre pour la fabrication desdites confitures ».
Le pétrole d’éclairage, lui aussi, est limité : un demi litre par ménage et par mois. Pour le reste on surveille l’évolution du prix des denrées quand on n’encadre pas celui des produits de première nécessité, telles les pâtes, les allumettes et surtout, le pain dont le prix maximum, pour 2 kg., doit être de 1,05 Franc. Et pas question d’essayer de contourner la règle en trichant sur le poids au delà d’une tolérance fixée à 5% !
Pour ce qui est de l’envolée des prix, le Conseil Municipal juge que devant la concurrence existant entre l’Union Commerciale, le Familistère (situés sur la rue de Paris), la Société Coopérative (bas de la rue des Écuries – future rue du Cèdre – pratiquement à la jonction avec la Grande Rue) et les autres commerçants, « les prix de vente n’ont pas subi de fluctuations anormales (et qu’en conséquence ) il n’est toujours pas souhaitable de créer une Commission de surveillance des prix. »
Parfois, l’affichage municipal rappelle crûment la réalité de la guerre et son indispensable industrie d’armement. Tel ce communiqué précisant que les autorités militaires « achètent 4 franc du kg. tous les vieux cuivres rouges, étamés ou non, que ce soient des alambics, des bassines ou autres tuyaux. »
Cette réalité est aussi entretenue par le passage régulier de troupes sur le territoire de la commune. Passage rapide souvent. Mais passage étape quelquefois et dont la longueur peut amener quelques distraction comme ce concert offert, en juin, par le 27ème régiment de Chasseurs Alpins.

1918 - TICKETS DE RATIONNEMENT ET VICTOIRE

En mars, c’est le rationnement drastique du pain, aliment symbole par excellence. Celui-ci n’est plus vendu à ceux qui sont de passage dans la commune pour un, deux ou trois jours.
En avril, apparition des tickets de rationnement pour cet aliment de base, puis pour divers produits de première nécessité.



Côté combat, l’année commence mal. Notamment de par l’intensification des bombardements ennemis sur Paris. Les avions sillonnent le ciels, l’un deux sera même touché au dessus de Torcy avant d’aller s’écraser dans la région de Chelles.
Le danger pour la population est si réel que le Maire précise « qu’il y a possibilité de s’abriter dans le fortin de la route de Croissy, de même que dans les abris de la batterie de la sortie Est de la commune. Cependant, ces derniers n’offrent pas la même sécurité que le fortin »
Début mars, des sifflements étranges réveillent les habitants. Bizarrement, ils se répètent de quart d’heure en quart d’heure ! Sur Paris et sa banlieue, ces sifflement se traduisent en explosions destructrices. Celles d’obus de 240mm lancés par un gigantesque canon, la « grosse Bertha » situé à plus de … 100 km !
Le 4 juillet, à l’occasion de la fête nationale des U.S.A, le Conseil Municipal souhaite que « chacun ait à l’honneur de pavoiser sa maison comme pour la Fête Nationale du 14 juillet, afin de témoigner sa reconnaissance à la République sœur qui nous apporte si vaillamment son précieux et dénué concours dans la lutte sacrée où nous sommes engagés. »
Le 14 juillet est, une fois encore, fêté avec faste dans toutes les communes, mais ….

Dans la nuit du 14 au 15 juillet, un déluge de feu s’abat sur les premières lignes françaises situées entre les villes de Château-Thierry et de Reims. Les premières lignes françaises sont conquises rapidement, permettant aux troupes du génie allemand d’établir des ponts flottants sur la Marne.
Cependant, ce premier succès rencontré par les Allemands est de courte durée. Contrairement aux offensives précédentes, les Alliés, qui ont retenu leurs erreurs commises précédemment, ont établi leur véritable ligne de défense en retrait, afin de la préserver du tir des canons allemands. Dépourvues de leur appui en artillerie, les troupes d’assaut allemandes se heurtent aux défenses alliées. Les troupes italiennes, françaises et américaines parviennent à enrayer l’avancée ennemie qui subit de lourdes pertes. Au soir du 17 juillet, la situation semble tourner en faveur des Alliés qui ont su tenir leur position le long de la Marne. Le 18 juillet, Foch lance sa contre-offensive décisive avec l’aide des troupes britanniques et américaines appuyées par les chars et l’aviation. Le 20 juillet, ordre est donné aux armées allemandes de se replier derrière la Marne. Du 22 juillet au 8 août 1918, les Allemands doivent se replier sur la ligne formée par la rivière Vesle, repoussés de toute part par les unités françaises, britanniques, américaines et italiennes. En trois semaines, les armées du maréchal Ludendorff viennent de perdre la quasi-totalité du terrain conquis en mai et juin 1918. De leur côté, les Alliés ont payé le prix fort pour stopper le flux ennemi (110.000 tués, blessés et disparus) . Cette victoire marque un tournant décisif dans la guerre. Les troupes alliées commandées par le général Foch ne vont alors cesser de prendre l’initiative de l’offensive sur tous les fronts. 

La défaite allemande n’est plus qu’une question de temps. C’est à peine si les Torcéens enregistrent, au même moment, cet avis du Ministère des Postes et Télécommunications indiquant « qu’il va prochainement être procédé à la construction de lignes téléphoniques ».

Le 11 novembre, c’est à Rethondes, la signature de l’Armistice, le silence tant attendu des armes.
La joie de la Victoire se mêle au soulagement et toutes les villes françaises, à l’instar de Torcy, se reconnaissent dans cet article du Figaro paru le lendemain : « Depuis 50 ans, Paris n’avait pas vraiment chanté la Marseillaise . Elle l’avait répétée pendant la paix, aux fêtes, en souvenir. Elle l’avait chantée en août 1914 dans l’espérance et dans l’angoisse. Mais aujourd’hui, …. Comme la seule juste expression de sa joie délirante, enfin elle l’a chantée comme il fallait : Le jour de gloire est arrivé ! »

1919 à nos jours - LE SOUCI DU SOUVENIR

Le 28 juin, la paix est signée à Versailles. La France retrouve l’Alsace et la Lorraine. L’Allemagne est condamnée à payer les réparations de guerre et doit renoncer à ses colonies. Son armée est limitée à 100.000 hommes et ne peut détenir ni chars, ni armes chimiques. Le service militaire y est supprimé.

Le 2 juillet, le Conseil Municipal adresse, lors d’une séance extraordinaire, « à Mr le Général Pershing (ci-contre), Général en chef des armées américaines, son sentiment de profonde reconnaissance pour la participation volontaire de la grande sœur alliée contre l’invasion allemande, et sa large contribution à repousser des ennemis des plus redoutables et agissant au mépris de toutes les lois de l’humanité … (les membres du Conseil) prient Mr le Général Pershing de transmettre leur témoignages de reconnaissance aux braves américains morts pour la France et leurs plus sincères condoléances aux membres de leurs familles. »

Le 14 juillet, les troupes alliées, avec à leur tête Joffre, Foch et Pétain, défilent sous l’Arc de Triomphe et descendent les Champs Elysées.

Cette reconnaissance envers ceux qui ont quitté leur patrie pour nous venir en aide, les Elus torcéens en ont bien sûr une, identique, pour leurs concitoyens sacrifiés. Et, afin d’en entretenir le souvenir, il est décidé de leur dédier un monument..

Mais si, pour ce conflit, le désir de chacun est de le garder en mémoire, le souhait est aussi de s’en exorciser. Et cela n’est guère aisé ! Les cartes d’alimentation ont toujours cours. Le charbon continue de manquer. Cela est même suffisamment préoccupant pour qu’il devienne nécessaire de constituer des réserves de bois de chauffage.
La vie a du mal à retrouver son « quotidien ». Aussi, tous les prétextes à rappeler le calme d’avant-guerre sont-ils saisis ! Comme la fête communale de fin août où il est souhaité que « tout soit mis en œuvre afin de rappeler les réjouissances d’avant-guerre. »

En octobre, le choix de l’emplacement commémoratif au cimetière est arrêté. Quant à son financement, il est décidé de faire appel à une souscription publique. Mais tout ceci va être remis en cause par la Loi du 25 octobre 1919 sur « la commémoration et la glorification des morts pour la France au cours de la Grande Guerre. » Le texte posant le principe d’une subvention de l’État (de 4 à 15% selon les cas) pour aider les communes à réaliser leur monument, les Élus torcéens prennent l’option de faire ériger, outre celui du cimetière, un monument qui remplacerait la fontaine sur la place de l’Église.
Le choix se porte sur un projet de Paul Vincent, sculpteur statuaire du Perreux. Un monument en pierre agglomérée de Lorraine doté d’une plaque en marbre comportant le nom de tous les Torcéens morts durant le conflit. Le coût en est alors estimé à 20.000 francs répartis entre la commune (15.000), la souscription publique (3.650) et l’État (1.350)

L’émotion des 11 novembre d'après guerre !

Le 11 novembre 1919, c’est la première commémoration anniversaire de l’armistice. La cérémonie est soigneusement préparée. Dès 14 heures, la place de l’Eglise est noire de monde. Le Maire et tous les Conseillers Municipaux sont présents et accueillent, au fur et à mesure de leur arrivée, les représentants et les membres des Sociétés Locales (on ne les appelle pas encore « Associations »).
Les saluant par des applaudissements, la foule voit arriver avec émotion ceux qui, il n’y a pas si longtemps, vivaient l’enfer : les vétérans démobilisés, réformés ou mutilés. Dignes dans leurs uniformes ou quelque peut apprêtés dans « leurs habits du dimanche ». Venant de tous les points cardinaux, les torcéens rejoignent le cortège en train de se former et dans lequel une place d’honneur a été réservée aux veuves de guerre, aux orphelins et pupilles de la Nation. Un roulement de tambour du garde champêtre amène le silence.
Le Maire, après quelques mots de bienvenue à chacun, rappelle le sens de la cérémonie et procède « à la remise de diplômes aux familles des morts pour la France. ». L’émotion est à son comble, chacun mesurant combien il doit au sacrifice de ceux dont le souvenir est aujourd’hui, honoré. En ponctuation de ces remises, des enfants récitent poèmes et textes divers. Puis le cortège s’ébranlent et, par les rues de Paris et de l’Orangerie, rejoint le cimetière où, dans un silence recueilli, gerbes et couronnes sont déposées au pied du monument « provisoire ». La cérémonie s’achève par la pose de la première pierre du monument définitif, portant l’inscription du jour.

L’église, pour sa part, honore aussi la mémoire des disparus par le biais d’un tableau, accroché dans la nef latérale droite, offert par Étienne Mondineux et dont les modèles ont été pris dans la population torcéenne.

Le 11 novembre 1920 est aussi soigneusement préparé que celui de l’an passé. Il débute dès 13 heures par la distribution de bons aux indigents puis continue par la réception devant la Mairie des Anciens Combattants, des Sociétés Locales, du personnel enseignant et des enfants des écoles. Un peu après 14 heures le cortège se forme, pour se rendre en procession, jusqu’au cimetière. A 15 heures, sous le préau des écoles, le Maire remet des livrets de Caisse d’Epargne aux pupilles de la Nation avant d’accompagner tous les enfants des écoles à une séance gratuite de cinéma. A 19 heures, dans l’arrière salle de l’auberge Naudin (salle disparue aujourd’hui et qui se trouvait à l’arrière de l’actuelle brasserie « Le Scorpion »), magnifiquement et « patriotiquement » décorée pour l’occasion, à lieu un « banquet démocratique » suivi, à 21 heures, par un bal gratuit.

En 1921, le monument commémoratif va quelque peu changer. Pour des raisons de coût, il est alors confié à Mr Paillas. Cette même année, c’est la fin des cartes d’alimentation pour le pain, le sucre et le charbon. C’est aussi l’apparition des primes à la natalité accordées aux mères d’enfants légitimes ou naturels reconnus et « résidant depuis au moins deux ans dans le Département tout en ayant au moins trois enfants vivants lorsqu’en naît un nouveau. » Les primes sont de 300 francs pour le quatrième enfant, 400 pour le cinquième et 500 au delà. A ces sommes, la commune ajoute des primes respectives de 100, 150 et 200 francs.

Le 7 mai 1922, c’est enfin l’inauguration des monuments commémoratifs de la place de L’Eglise et du cimetière (ci-contre © Photo Gérard Burlet 1995) ainsi que l’apposition dans la deuxième classe de garçon, d’une plaque commémorative en l’honneur « du Caporal Bru, instituteur adjoint de l’école de Torcy, mort au champs d’honneur. ». Le monument comporte 92 noms soit l’équivalent de plus de 20% de la population masculine adulte de l’époque !

Un chiffre dramatique, à la mesure de ce conflit meurtrier qui aura vu près de 9 millions de morts (5,2 pour les Alliés –France, Grande Bretagne, Russie, Belgique, USA, Italie, Roumanie, Grèce et Portugal – 3,4 pour les armées adverses – Allemagne, Autriche, Hongrie, Bulgarie cet Turquie) et plus de 11 millions de blessés.

QUARANTE QUATRE ANS PLUS TARD …



… en 1966, le monument de la Place de l’Eglise (haut, gauche et milieu) est transféré à côté de la seconde mairie, Maison Blanche. Une décision prise par Guy Chavannes, maire de l’époque, afin « qu’il trouve une place honorable dans un endroit où le recueillement et le respect du souvenir ne seront pas troublés par des rodéos automobiles et des jeux de ballons ». Le monument devient d’élégantes plaques de marbre (bas, droite) sombre fichées en terre (il ne reste pratiquement plus rien du monument initial si ce n’est l’aiguille supérieure que l’on peut encore voir de nos jours dans le parc des Charmettes - haut, à droite © Photo 2004 Gérard Burlet)) ajoutés le nom des victimes torcéennes de la seconde guerre mondiale. Vingt ans plus tard, en 1985, dernier transfert à coté de l’actuelle mairie (bas, droite © Photo 1995 Gérard Burlet).

L’énigme des chiffres !

Qui, aujourd’hui, aurait la curiosité de comparer les noms des trois monuments commémoratifs de la ville (Mairie, Cimetière et Eglise) aurait la surprise de constater une différence de nombre ! Sur le tableau de l’Eglise, il y a 99 noms inscrits tandis que sur celui de la Mairie, il y en a 109. Un chiffre porté à 111 sur celui du cimetière !
Pour en savoir plus, cliquez ici !



Sources principales pour la rédaction de cet article
Consultations des archives municipales et départementales entre 1989 et 1992, « Torcy, souvenirs d’Histoire, histoire de souvenirs » Gérard Burlet – 1992 », http://www.memorial-genweb.org
Sources pour les « éclairages » historiques
http://www.ecpad.fr/ , http://www.premiere-guerre-mondiale-1914-1918.com/